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Cette étude financée par le FNRS
et menée par Estelle Fallet et Alain Cortat porte sur les processus
d'apprentissage et la transmission du savoir-faire horloger dans les Montagnes
neuchâteloises sur une période comprise entre 1740 et 1810.
Dans son ouvrage L'heure qu'il est,(Ö) David
Landes s'interroge sur les raisons de la réussite horlogère
helvétique:
"Il est plus difficile de rendre compte de
la réussite de la Suisse [que du déclin de l'horlogerie
anglaise], qui est presque sans équivalent dans les annales
du commerce. Comment un aussi petit pays ñ en fait une petite partie de
ce pays- a-t-il pu dominer si longtemps une grande industrie mondiale?"(1)
Parmi d'autres facteurs d'explication, Landes privilégie la thèse
de la diffusion des compétences horlogères qui s'opère
par des réseaux de contact personnels.
"Les liens de sang ou les liens du mariage
facilitaient considérablement ces contacts."(2)
Il met également en avant la contribution
du protestantisme à l'apprentissage en lettres et en arithmétique.Landes
insiste donc sur la formation pour expliquer la suprématie horlogère
suisse. Or nos connaissances sur la formation des horlogers étaient
jusqu'à présent des plus ténues. Ainsi, le choix de
la problématique d'E. Fallet et A. Cortat se révèle
être particulièrement judicieux.Cette étude a le mérite
de fonder son analyse sur une solide base documentaire. Outre un millier
d'actes notariés (contrats d'apprentissage et lettres de fin d'apprentissage),
les auteurs ont utilisé des livres de raison, des correspondances
privées, les archives de la corporation des Favres, Maçons
et[Chapuis] Chapuis, les archives de la Chambre de Charité de NeuchâtelÖ
La critique des sources montre les limites des actes notariés et
la nécessité d'élargir le champ d'investigation à
d'autres documents.
L'ouvrage s'articule en cinq chapitres:
- L'horlogerie dans les Montagnes neuchâteloises;
- Le contrat d'apprentissage passé devant
notaire;
- Les conditions de l'apprentissage horloger;
- La formation horlogère au XVIIIe siècle;
- Identités et constitutions des réseaux
de transmission.
Cette étude vise à éclairer
trois thématiques:
- La première thématique a pour
but d'étudier les conditions d'apprentissage dans les Montagnes
neuchâteloises en les comparant à d'autres régions
de manière à dégager, le cas échéant,
un modèle spécifique neuchâtelois pour expliquer l'essor
de l'horlogerie dans les Montagnes.
- La deuxième aborde les contenus de l'apprentissage.
- La dernière thématique cherche
à identifier les apprentis et les maîtres de manière
à reconstituer les réseaux de transmission des savoir-faire.
Concernant la première thématique,
les auteurs de l'étude ont dégagé deux modèles
d'apprentissage dans les Montagnes neuchâteloises. Le premier s'inspire
du modèle corporatif: apprentissage long permettant d'acquérir
une formation complète. Ce premier modèle concerne une minorité
d'horlogers. Le deuxième de courte durée permet d'acquérir
une technique de travail précise. Ce second modèle s'adapte
bien et vite à l'évolution conjoncturelle. (3)
A l'apprentissage proprement dit viennent s'ajouter
des formations complémentaires. Il n'est pas rare en effet de voir
un horloger s'engager chez un autre pour y travailler mais également
pour y être instruit. On a là quelque chose qui ressemble
à de la formation continue. Le couple formation-production est pour
ainsi dire permanent dans la vie de l'horloger; seule la part de l'un et
de l'autre varie au cours de l'existence. Les auteurs constatent également
que les apprentis se forment fréquemment chez plusieurs maîtres.
La flexibilité dans la durée de
l'apprentissage et dans le parcours de l'apprenti (formation entrecoupée
chez plusieurs maîtres) apparaît comme une spécificité
neuchâteloise. Cette spécificité permet aux apprentis
d'adapter leur formation à leurs besoins particuliers. Sinon les
conditions d'apprentissage et les conflits potentiels sont identiques à
ceux des régions où les corporations sont actives.
Dans la deuxième thématique, il
est opéré une distinction entre formation professionnelle
et extra-professionnelle même si des liens étroits existent
entre elles, comme par exemple l'apprentissage du dessin. Les auteurs montrent
comment l'apprenti est formé, quelle part de formation théorique
et pratique est donnée par le maître et comment se gradue
la formation en fonction des capacités de l'apprenti. Enfin ils
montrent quelles valeurs sociales sont données aux formations et
comment celles-ci se hiérarchisent.
Les deux auteurs mettent également l'accent
sur les spécificités de la formation des femmes.
Enfin cette étude montre les limites de
la formation neuchâteloise. Au XVIIIe siècle, si on compte
bien 80% de maîtres originaires de Neuchâtel contre seulement
56 % d'apprentis - ce qui démontre que l'on vient dans la Principauté
pour se former -, on remarque également que les Neuchâtelois
partent se former à l'étranger, le plus souvent en France,
pour parfaire leurs connaissances. Au début du XIXe siècle,
la division accrue du travail semble porter préjudice à la
formation des horlogers. Celle-ci devient de plus en plus rudimentaire.
Les rapports mettent en avant les lacunes généralisée
en matière de connaissances théoriques et la nécessité
d'organiser une instruction théorique professionnelle.
Dans la dernière thématique, les
auteurs s'attachent à démontrer comment la transmission directe
est fondée sur les réseaux de parentés plus ou moins
éloignéese; comment l'identité de l'origine géographique
des partenaires de la formation joue un rôle important; enfin, ils
tentent de distinguer des filières de formation déterminée
par l'origine sociale des parties contractantes.
Cette étude offre donc une contribution
importante et novatrice à la connaissance de l'horlogerie. Elle
témoigne que l'absence d'organisations professionnelles, laissant
une grande liberté d'apprentissage aux apprentis mais également
aux maîtres, est un facteur d'explication du développement
de l'horlogerie neuchâteloise. A l'inverse, la souplesse du système
de la formation horlogère neuchâteloise a montré ses
limites au début du XIXe siècle avec le perfectionnement
des machines, l'accentuation de la division du travail et l'augmentation
du volume de production.
Hugues Scheurer
(1) David Landes, L'heure qu'il est. Les
horlogers, la mesure du temps et la formation du monde moderne, Paris,
Gallimard, 1987, p. 420.
(2) Ibid., p. 422.
(3) Un exemple de cette union étroite
entre savoir-faire et adaptation aux besoins industriels nous est offert
par J.-F. Jaccard, horloger à Sainte-Croix, travaillant depuis 1790
pour l'établisseur Berthoud de Fleurier. En 1804, Jaccard reçoit
de Berthoud la commande d'une montre réveil. Berthoud lui signale
qu'il peut demander l'aide d'un dénommé Gonthard pour le
réveil. Jaccard s'enquiert alors auprès de Berthoud pour
savoir s'il doit suivre une formation en la matière. Berthoud répond:
"On demande trop peu de réveils pour vous occuper d'un apprentissage
à cet égar." Fonds Berthoud (Archives privées).
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