RHN 2001, 4 : Bibliographie

Estelle FALLET et Alain CORTAT, Apprendre l'horlogerie dans les Montagnes neuchâteloises, 1740-1810, Institut L'homme et le temps, 2001, 176 p.

Cette étude financée par le FNRS et menée par Estelle Fallet et Alain Cortat porte sur les processus d'apprentissage et la transmission du savoir-faire horloger dans les Montagnes neuchâteloises sur une période comprise entre 1740 et 1810.
Dans son ouvrage L'heure qu'il est,(Ö) David Landes s'interroge sur les raisons de la réussite horlogère helvétique:
"Il est plus difficile de rendre compte de la réussite de la Suisse [que du déclin de l'horlogerie anglaise], qui est presque sans équivalent dans les annales du commerce. Comment un aussi petit pays ñ en fait une petite partie de ce pays- a-t-il pu dominer si longtemps une grande industrie mondiale?"(1) Parmi d'autres facteurs d'explication, Landes privilégie la thèse de la diffusion des compétences horlogères qui s'opère par des réseaux de contact personnels.
"Les liens de sang ou les liens du mariage facilitaient considérablement ces contacts."(2)
Il met également en avant la contribution du protestantisme à l'apprentissage en lettres et en arithmétique.Landes insiste donc sur la formation pour expliquer la suprématie horlogère suisse. Or nos connaissances sur la formation des horlogers étaient jusqu'à présent des plus ténues. Ainsi, le choix de la problématique d'E. Fallet et A. Cortat se révèle être particulièrement judicieux.Cette étude a le mérite de fonder son analyse sur une solide base documentaire. Outre un millier d'actes notariés (contrats d'apprentissage et lettres de fin d'apprentissage), les auteurs ont utilisé des livres de raison, des correspondances privées, les archives de la corporation des Favres, Maçons et[Chapuis] Chapuis, les archives de la Chambre de Charité de NeuchâtelÖ La critique des sources montre les limites des actes notariés et la nécessité d'élargir le champ d'investigation à d'autres documents.
L'ouvrage s'articule en cinq chapitres:
- L'horlogerie dans les Montagnes neuchâteloises;
- Le contrat d'apprentissage passé devant notaire;
- Les conditions de l'apprentissage horloger;
- La formation horlogère au XVIIIe siècle;
- Identités et constitutions des réseaux de transmission.
Cette étude vise à éclairer trois thématiques:
- La première thématique a pour but d'étudier les conditions d'apprentissage dans les Montagnes neuchâteloises en les comparant à d'autres régions de manière à dégager, le cas échéant, un modèle spécifique neuchâtelois pour expliquer l'essor de l'horlogerie dans les Montagnes.
- La deuxième aborde les contenus de l'apprentissage.
- La dernière thématique cherche à identifier les apprentis et les maîtres de manière à reconstituer les réseaux de transmission des savoir-faire.
Concernant la première thématique, les auteurs de l'étude ont dégagé deux modèles d'apprentissage dans les Montagnes neuchâteloises. Le premier s'inspire du modèle corporatif: apprentissage long permettant d'acquérir une formation complète. Ce premier modèle concerne une minorité d'horlogers. Le deuxième de courte durée permet d'acquérir une technique de travail précise. Ce second modèle s'adapte bien et vite à l'évolution conjoncturelle. (3)
A l'apprentissage proprement dit viennent s'ajouter des formations complémentaires. Il n'est pas rare en effet de voir un horloger s'engager chez un autre pour y travailler mais également pour y être instruit. On a là quelque chose qui ressemble à de la formation continue. Le couple formation-production est pour ainsi dire permanent dans la vie de l'horloger; seule la part de l'un et de l'autre varie au cours de l'existence. Les auteurs constatent également que les apprentis se forment fréquemment chez plusieurs maîtres.
La flexibilité dans la durée de l'apprentissage et dans le parcours de l'apprenti (formation entrecoupée chez plusieurs maîtres) apparaît comme une spécificité neuchâteloise. Cette spécificité permet aux apprentis d'adapter leur formation à leurs besoins particuliers. Sinon les conditions d'apprentissage et les conflits potentiels sont identiques à ceux des régions où les corporations sont actives.
Dans la deuxième thématique, il est opéré une distinction entre formation professionnelle et extra-professionnelle même si des liens étroits existent entre elles, comme par exemple l'apprentissage du dessin. Les auteurs montrent comment l'apprenti est formé, quelle part de formation théorique et pratique est donnée par le maître et comment se gradue la formation en fonction des capacités de l'apprenti. Enfin ils montrent quelles valeurs sociales sont données aux formations et comment celles-ci se hiérarchisent.
Les deux auteurs mettent également l'accent sur les spécificités de la formation des femmes.
Enfin cette étude montre les limites de la formation neuchâteloise. Au XVIIIe siècle, si on compte bien 80% de maîtres originaires de Neuchâtel contre seulement 56 % d'apprentis - ce qui démontre que l'on vient dans la Principauté pour se former -, on remarque également que les Neuchâtelois partent se former à l'étranger, le plus souvent en France, pour parfaire leurs connaissances. Au début du XIXe siècle, la division accrue du travail semble porter préjudice à la formation des horlogers. Celle-ci devient de plus en plus rudimentaire. Les rapports mettent en avant les lacunes généralisée en matière de connaissances théoriques et la nécessité d'organiser une instruction théorique professionnelle.
Dans la dernière thématique, les auteurs s'attachent à démontrer comment la transmission directe est fondée sur les réseaux de parentés plus ou moins éloignéese; comment l'identité de l'origine géographique des partenaires de la formation joue un rôle important; enfin, ils tentent de distinguer des filières de formation déterminée par l'origine sociale des parties contractantes.
Cette étude offre donc une contribution importante et novatrice à la connaissance de l'horlogerie. Elle témoigne que l'absence d'organisations professionnelles, laissant une grande liberté d'apprentissage aux apprentis mais également aux maîtres, est un facteur d'explication du développement de l'horlogerie neuchâteloise. A l'inverse, la souplesse du système de la formation horlogère neuchâteloise a montré ses limites au début du XIXe siècle avec le perfectionnement des machines, l'accentuation de la division du travail et l'augmentation du volume de production.

Hugues Scheurer
(1) David Landes, L'heure qu'il est. Les horlogers, la mesure du temps et la formation du monde moderne, Paris, Gallimard, 1987, p. 420.
(2) Ibid., p. 422.
(3) Un exemple de cette union étroite entre savoir-faire et adaptation aux besoins industriels nous est offert par J.-F. Jaccard, horloger à Sainte-Croix, travaillant depuis 1790 pour l'établisseur Berthoud de Fleurier. En 1804, Jaccard reçoit de Berthoud la commande d'une montre réveil. Berthoud lui signale qu'il peut demander l'aide d'un dénommé Gonthard pour le réveil. Jaccard s'enquiert alors auprès de Berthoud pour savoir s'il doit suivre une formation en la matière. Berthoud répond: "On demande trop peu de réveils pour vous occuper d'un apprentissage à cet égar." Fonds Berthoud (Archives privées).

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