RHN 2001, 4 : Bibliographie

Philippe MARGUERAT, Laurent TISSOT et Yves FROIDEVAUX (éds), Banques et entreprises industrielles en Europe de l'Ouest, XIXe-XXe siècles: aspects nationaux et régionaux, Genève, Droz, 2000, 270 pages.

Les actes de ce colloque organisé en octobre 1997 par l'Institut d'histoire de l'Université de Neuchâtel apportent un aperçu clairvoyant de l'état actuel des recherches sur la problématique - complexe et non dénuée d'esprit polémique - du financement bancaire des entreprises industrielles aux XIXe et XXe siècles.
Faisant appel à d'excellents spécialistes de l'histoire bancaire et industrielle, les éditeurs ont rendu la lecture de cet ouvrage attrayante. Premièrement par sa structure. Subdivisé en trois parties distinctes, ce livre met tout d'abord en évidence les différences et, s'il y a en a, les convergences entre les grands pays européens, l'Angleterre (Y. Cassis), l'Allemagne (Ph. Marguerat), l'Italie (G. Conti) et la France (M. Lescure), dans le rôle des systèmes bancaires nationaux dans l'industrialisation et son financement. Ensuite, différents secteurs économiques (électricité, travaux publics) sont analysés dans la perspective de l'influence - positive ou négative, initiatrice ou au contraire attentiste - du système bancaire sur leur financement et leur développement. Enfin, la dernière partie est consacrée à quatre exemples de banques de différents types (banque d'affaires, Haute Banque, banque régionale, etc.) qui se sont investies, pour le meilleur et pour le pire, dans l'industrie. Cette subdivision du livre montre à quel point ce sujet est complexe et les approches nombreuses, selon que l'on se trouve à un niveau macro-, méso- ou microéconomique.
Deuxièmement, cette série d'articles est en général fort bien écrite et peut être une base de travail adéquate pour qui se passionne pour ces thématiques. Dans l'impossibilité d'entrer dans les détails, nous nous intéresserons dans un premier temps au débat entre Y. Cassis et Ph. Marguerat, qui par articles interposés, défendent des points de vues quasi opposés, puis dans un deuxième temps au cas helvétique, neuchâtelois en particulier (Y Froidevaux).
Y. Cassis, en se basant sur divers travaux renouvelant la question, met en doute le point de vue selon lequel la décrépitude relative de l'industrie anglaise à la fin du XIXe et au début du XXe siècle par rapport à ses concurrents européens, allemands en particulier, serait due au manque flagrant de soutien du système bancaire à l'industrie nationale. Au contraire, les banques anglaises se seraient investies dans le soutien à l'industrie à travers d'importants crédits, alors que l'on aurait trop tendance à exagérer l'influence des grandes banques dans l'industrialisation allemande en minimisant l'autofinancement des entreprises germaniques par rapport au financement et à l'influence des banques dans la gestion stratégique de celles-ci. Pas d'accord, répond Ph. Marguerat, qui démontre, au travers d'exemples industriels bien choisis, l'influence massive du système bancaire allemand dans l'industrialisation du pays grâce au financement important de technologies nouvelles friandes en capitaux, au soutien stratégique dans la gestion et dans les économies d'échelle qu'un système industriel concentré permet de faire. Cette polémique, appelons-la telle qu'elle est, ouvre des perspectives enrichissantes, mais elle est aussi la principale faiblesse de l'ouvrage. En effet, l'article de Y Cassis ne veut apporter que quelques réflexions de caractère général alors que celui de Ph. Marguerat, écrit subséquemment et en réponse au premier, est très fouillé. Il y a là un déséquilibre non négligeable. On aurait préféré de plus grands développements sur certains points de la démonstration de Y Cassis.
Et qu'en est-il de la Suisse?
Deuxième exemple que nous prendrons en considération dans notre compte rendu, le cas helvétique. Celui-ci évoque un autre schéma, difficilement applicable à l'un ou l'autre des modèles des grands pays de l'Europe de l'Ouest. Les grandes banques rechigneraient à s'impliquer directement dans le financement industriel, laissant le champ libre aux banques moyennes et petites, principalement les banques cantonales, preuve s'il en est, de la très faible concentration du système bancaire suisse jusqu'au milieu du XXe siècle. L'influence la plus massive des grandes banques dans l'industrie s'est faite dans les secteurs électriques et électrochimiques à travers la création de sociétés financières (Indélec, Electrobanque, Motor-Columbus, cf. l'article de S. Paquier)(1)
Quel est le degré d'intervention d'une banque régionale dans le financement de l'industrie locale? L'article de Y. Froidevaux, se basant sur l'exemple de la Banque Cantonale Neuchâteloise (BCN), fournit des analyses et des réponses qui dépassent de loin ce cadre régional. L'article est appelé à faire date. En théorie, une banque locale bénéficierait d'avantages en raison de la connaissance intime du milieu industriel dans lequel elle opère, ce qui permettrait le financement le plus adapté pour les entreprises. Canton mono-industriel (horlogerie), le cas neuchâtelois apporte un démenti cinglant à cette théorie. Au contraire, la banque s'est engluée dans des crédits accordés bien trop généreusement et sans le contrôle adéquat, ce qui eut pour résultat une série de refinancements fort coûteux de la BCN. Quand la BCN a dû intervenir dans la gestion des firmes trop lourdement débitrices, elle l'a fait contrainte et forcée, même si, en définitive, cette politique bancaire a eu pour effet d'amortir les effets sociaux des crises économiques des années 1920 et 1930.
Pour terminer le compte rendu de cet article, on peut se poser la question, au-delà des conclusions tout à fait pertinentes de l'auteur, de savoir si ce cas ne peut être généralisable à tout le secteur bancaire suisse et ce, jusqu'à aujourd'hui. En 1978, un spécialiste bien informé notait: " ( ... ) les banques suisses ne s'engagent pas, ou peu, dans la couverture du risque industriel des entreprises. Nos banques n'ont pas, dans leurs employés, des hommes rodés aux problèmes de gestion industrielle qui leur permettraient d'exercer une action efficace au sein des conseils d'administration autre que celle d'observateurs somnolents et muets regardant s'effriter le crédit à surveiller."(2) En d'autres termes, une banque suisse ne s'impliquerait dans la gestion d'une firme, au contraire des cas allemands et belges (cf. l'excellent article de G. Kurgan-van Hentenryk sur la Société Générale de Belgique), que dans des cas d'extrême nécessité, par exemple lorsque les investissements se verraient menacés. Cette affirmation doit être encore confirmée par d'autres recherches.

Jean-Daniel KLEISL, Yverdon-les-Bains. Collaborateur scientifique à l'Office fédéral de la statistique, Neuchâtel


 
1. Il faut toutefois nuancer cette affirmation. En effet, dans les deux exemples donnés par S. Paquier, on voit que le financement initial est assuré par des banques régionales. L'implication des grandes banques ne se réalise qu'une fois les expériences industrielles et la garantie de l'excellence technique démontrées. De plus, les sociétés financières créées pour financer cette industrie servent souvent de pare-chocs aux grandes banques qui hésitent souvent à s'investir directement (à l'exception du Crédit Suisse).
2.Gil BAILLOD, "Orgueilleux hara-kiri?", L'Impartial, 27 octobre 1978. On peut comparer cette affirmation avec les aveux de B. Hentsch sur la déconfiture de Swissair, Le Temps, 16 novembre 2001.

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