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Les actes de ce colloque organisé en octobre
1997 par l'Institut d'histoire de l'Université de Neuchâtel
apportent un aperçu clairvoyant de l'état actuel des recherches
sur la problématique - complexe et non dénuée d'esprit
polémique - du financement bancaire des entreprises industrielles
aux XIXe et XXe siècles.
Faisant appel à d'excellents spécialistes
de l'histoire bancaire et industrielle, les éditeurs ont rendu la
lecture de cet ouvrage attrayante. Premièrement par sa structure.
Subdivisé en trois parties distinctes, ce livre met tout d'abord
en évidence les différences et, s'il y a en a, les convergences
entre les grands pays européens, l'Angleterre (Y. Cassis), l'Allemagne
(Ph. Marguerat), l'Italie (G. Conti) et la France (M. Lescure), dans le
rôle des systèmes bancaires nationaux dans l'industrialisation
et son financement. Ensuite, différents secteurs économiques
(électricité, travaux publics) sont analysés dans
la perspective de l'influence - positive ou négative, initiatrice
ou au contraire attentiste - du système bancaire sur leur financement
et leur développement. Enfin, la dernière partie est consacrée
à quatre exemples de banques de différents types (banque
d'affaires, Haute Banque, banque régionale, etc.) qui se sont investies,
pour le meilleur et pour le pire, dans l'industrie. Cette subdivision du
livre montre à quel point ce sujet est complexe et les approches
nombreuses, selon que l'on se trouve à un niveau macro-, méso-
ou microéconomique.
Deuxièmement, cette série d'articles
est en général fort bien écrite et peut être
une base de travail adéquate pour qui se passionne pour ces thématiques.
Dans l'impossibilité d'entrer dans les détails, nous nous
intéresserons dans un premier temps au débat entre Y. Cassis
et Ph. Marguerat, qui par articles interposés, défendent
des points de vues quasi opposés, puis dans un deuxième temps
au cas helvétique, neuchâtelois en particulier (Y Froidevaux).
Y. Cassis, en se basant sur divers travaux renouvelant
la question, met en doute le point de vue selon lequel la décrépitude
relative de l'industrie anglaise à la fin du XIXe et au début
du XXe siècle par rapport à ses concurrents européens,
allemands en particulier, serait due au manque flagrant de soutien du système
bancaire à l'industrie nationale. Au contraire, les banques anglaises
se seraient investies dans le soutien à l'industrie à travers
d'importants crédits, alors que l'on aurait trop tendance à
exagérer l'influence des grandes banques dans l'industrialisation
allemande en minimisant l'autofinancement des entreprises germaniques par
rapport au financement et à l'influence des banques dans la gestion
stratégique de celles-ci. Pas d'accord, répond Ph. Marguerat,
qui démontre, au travers d'exemples industriels bien choisis, l'influence
massive du système bancaire allemand dans l'industrialisation du
pays grâce au financement important de technologies nouvelles friandes
en capitaux, au soutien stratégique dans la gestion et dans les
économies d'échelle qu'un système industriel concentré
permet de faire. Cette polémique, appelons-la telle qu'elle est,
ouvre des perspectives enrichissantes, mais elle est aussi la principale
faiblesse de l'ouvrage. En effet, l'article de Y Cassis ne veut apporter
que quelques réflexions de caractère général
alors que celui de Ph. Marguerat, écrit subséquemment et
en réponse au premier, est très fouillé. Il y a là
un déséquilibre non négligeable. On aurait préféré
de plus grands développements sur certains points de la démonstration
de Y Cassis.
Et qu'en est-il de la Suisse?
Deuxième exemple que nous prendrons en
considération dans notre compte rendu, le cas helvétique.
Celui-ci évoque un autre schéma, difficilement applicable
à l'un ou l'autre des modèles des grands pays de l'Europe
de l'Ouest. Les grandes banques rechigneraient à s'impliquer directement
dans le financement industriel, laissant le champ libre aux banques moyennes
et petites, principalement les banques cantonales, preuve s'il en est,
de la très faible concentration du système bancaire suisse
jusqu'au milieu du XXe siècle. L'influence la plus massive des grandes
banques dans l'industrie s'est faite dans les secteurs électriques
et électrochimiques à travers la création de sociétés
financières (Indélec, Electrobanque, Motor-Columbus, cf.
l'article de S. Paquier)(1)
Quel est le degré d'intervention d'une
banque régionale dans le financement de l'industrie locale? L'article
de Y. Froidevaux, se basant sur l'exemple de la Banque Cantonale Neuchâteloise
(BCN), fournit des analyses et des réponses qui dépassent
de loin ce cadre régional. L'article est appelé à
faire date. En théorie, une banque locale bénéficierait
d'avantages en raison de la connaissance intime du milieu industriel dans
lequel elle opère, ce qui permettrait le financement le plus adapté
pour les entreprises. Canton mono-industriel (horlogerie), le cas neuchâtelois
apporte un démenti cinglant à cette théorie. Au contraire,
la banque s'est engluée dans des crédits accordés
bien trop généreusement et sans le contrôle adéquat,
ce qui eut pour résultat une série de refinancements fort
coûteux de la BCN. Quand la BCN a dû intervenir dans la gestion
des firmes trop lourdement débitrices, elle l'a fait contrainte
et forcée, même si, en définitive, cette politique
bancaire a eu pour effet d'amortir les effets sociaux des crises économiques
des années 1920 et 1930.
Pour terminer le compte rendu de cet article,
on peut se poser la question, au-delà des conclusions tout à
fait pertinentes de l'auteur, de savoir si ce cas ne peut être généralisable
à tout le secteur bancaire suisse et ce, jusqu'à aujourd'hui.
En 1978, un spécialiste bien informé notait: " ( ... ) les
banques suisses ne s'engagent pas, ou peu, dans la couverture du risque
industriel des entreprises. Nos banques n'ont pas, dans leurs employés,
des hommes rodés aux problèmes de gestion industrielle qui
leur permettraient d'exercer une action efficace au sein des conseils d'administration
autre que celle d'observateurs somnolents et muets regardant s'effriter
le crédit à surveiller."(2) En d'autres termes, une banque
suisse ne s'impliquerait dans la gestion d'une firme, au contraire des
cas allemands et belges (cf. l'excellent article de G. Kurgan-van Hentenryk
sur la Société Générale de Belgique), que dans
des cas d'extrême nécessité, par exemple lorsque les
investissements se verraient menacés. Cette affirmation doit être
encore confirmée par d'autres recherches.
Jean-Daniel KLEISL, Yverdon-les-Bains. Collaborateur
scientifique à l'Office fédéral de la statistique,
Neuchâtel
1. Il faut toutefois nuancer cette affirmation.
En effet, dans les deux exemples donnés par S. Paquier, on voit
que le financement initial est assuré par des banques régionales.
L'implication des grandes banques ne se réalise qu'une fois les
expériences industrielles et la garantie de l'excellence technique
démontrées. De plus, les sociétés financières
créées pour financer cette industrie servent souvent de pare-chocs
aux grandes banques qui hésitent souvent à s'investir directement
(à l'exception du Crédit Suisse).
2.Gil BAILLOD, "Orgueilleux hara-kiri?", L'Impartial,
27 octobre 1978. On peut comparer cette affirmation avec les aveux de B.
Hentsch sur la déconfiture de Swissair, Le Temps, 16 novembre
2001.
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