RHN 2001, 4 : Bibliographie

Roland KAEHR, Le mûrier et l'épée. Le cabinet de Charles-Daniel de Meuron et l'origine du Musée d'ethnographie à Neuchâtel, Neuchâtel, 2000, 433 pages.

Cette thèse de doctorat s'inscrit parfaitement dans la série "Collections du Musée d'ethnographie". Après avoir retracé brièvement la carrière de Meuron (désigné par l'abréviation CDM) l'auteur observe que trois musées de la ville dérivent du cabinet d'histoire naturelle offert par ce personnage qui sort de l'ordinaire. Avant lui, d'autres notables de la région avaient possédé des cabinets de curiosités que M. Kaehr recense minutieusement et replace dans leur contexte suisse et européen. La passion de CDM pour l'histoire naturelle passe bien avant l'intérêt pour les spécimens ethnographiques. Ceux-ci étaient collectés de diverses manières et expédiés d'Afrique et d'Asie avec des marchandises, comme le prouve la correspondance du général, dépouillée avec profit. Que Meuron ait pu acquérir des pièces provenant des voyages du célèbre navigateur Cook n'est pas prouvé. Le chapitre consacré au cabinet constitué à Saint-Sulpice fournit de précieux détails sur le côté mercantile de la collection, sur les problèmes d'envoi et d'assurance des caisses, de pertes ou de dégâts survenus lors des transports. De nombreuses personnes furent sollicitées ou embauchées pour les acquisitions d'objets, mais la famille accepta plus ou moins bien les marottes de CDM. Celui-ci ne manqua pas de faire des cadeaux à la Société des sciences naturelles de Berlin, au roi de Prusse son souverain, et correspondit avec des scientifiques. Il est fasciné par l'étrange et l'insolite, se tourne vers la diversité plutôt que vers la connaissance encyclopédique, en amateur décidé à présenter sa collection au public et à assurer la conservation. Ainsi, apparaît une perspective didactique aussi liée au projet inabouti d'une chaire d'enseignement de la chimie et de la physique à Neuchâtel. Cela situe le cabinet " à une étape charnière de l'histoire des musées ", et assure à Meuron une " durable gloire posthume, pour laquelle seuls ses mérites militaro-commerciaux n'eussent sans doute pas suffi ".
Retrouvé il y a un tiers de siècle, le seul tome II de l'inventaire du cabinet d'histoire naturelle de CDM, sans doute rédigé entre 1789 et 1794 est d'un emploi délicat. M. Kaehr en tire le meilleur parti possible après nombre de recherches et avant de retracer l'histoire des débuts de la Bibliothèque publique de Neuchâtel. Celle-ci acquit divers livres en vue de l'arrivée du cabinet de Meuron, donné par acte notarié du 6 juin 1795. Par la suite, le mécène expliquera son geste par sa passion pour l'histoire naturelle, par la crainte que les objets se désagrègent, par le peu d'intérêt manifesté par sa famille et le désir que le public bénéficie de sa collection. Celle-ci fut installée avec la bibliothèque dans deux salles de l'actuel Hôtel communal. CDM continua à enrichir sa donation, et relançait ses subordonnés pour la collecte d'objets, malgré la mésentente avec son frère Pierre-Frédéric devenu commandant du régiment Meuron passé au service de la Grande-Bretagne. L'histoire du voyage réussi d'un canot miniature en écorce de bouleau, occupé par cinq passagers, illustre de manière exemplaire les risques encourus par les envois. Lié à l'histoire de la bibliothèque tenue par des ministres du culte réformé jusqu'en 1828, le musée en fut détaché par Louis Coulon, son conservateur de 1828 à 1894; il put installer dans le nouveau Collège latin trois salles contiguës dès 1838.
De cet aperçu d'un ouvrage fourmillant de renseignements contrôlés et de détails nouveaux, essentiels à une vue d'ensemble, retenons cette appréciation piquante de l'auteur: " Honneurs militaires et fidélité à l'histoire naturelle sont les deux pôles susceptibles de résumer le parcours de CDM, dont la formation première - il convient de ne pas l'oublier - était commerciale. " Colonel, propriétaire d'un régiment à son nom, Meuron fut un gestionnaire avisé; ses collections, celles d'un amateur, prennent la suite du cabinet de son père; sans innover, tous deux suivirent une mode de l'époque. Reste à CDM le mérite d'être le fondateur d'une institution qui fut dès lors considérablement développée.
La seconde partie du livre est un catalogue illustré, où le titre "Curiosités artificielles" désigne les objets manufacturés. Il commence par les objets attestés dans l'inventaire, où se suivent pêle-mêle stores, manuscrits, coupelle, carillon! On relève dans cette étonnante variété les tapas décorés, pièces de textiles fabriqués à partir du liber de diverses plantes; quelques planches en couleurs en donnent une excellente idée. Autres curiosités; deux personnages et des úufs d'autruche gravés. A la suite, apparaît une liste d'objets qui devaient figurer dans le tome 1 de l'inventaire disparu, par exemple des figurines, des tasses, des armes, une momie d'ibis, le canot dont il a été question et des tableaux de pierres fines. Qu'ils aient été conservés ou non, les livres qui appartenaient à la bibliothèque de CDM font l'objet d'une identification. La liste des sources manuscrites et une bibliographie étendue témoignent, comme les notes abondantes, le sérieux de ce remarquable outil de travail; il replace dans le cadre d'un petit pays et d'une époque l'histoire d'un legs qui a porté des fruits durables.

Jean COURVOISIER

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