RHN 2001, 3 : Bibliographie

Vincent PETIT, La clef des champs. Les sociétés musicales du Haut-Doubs horloger au XIXe siècle. Regards sur le Haut-Doubs, coll. "Terroir", Fournet-Blancheroche, 1996, 115 pages.

Introduite par une préface de Maurice Agulhon, la monographie de Vincent Petit, construite comme une partition musicale, mérite d'être signalée à nos lecteurs, car elle nous concerne à plus d'un titre. L'auteur ne s'attache pas seulement à décrire la vie des sociétés de musique, mais, en histoire de la "sociabilité au village", il montre fort bien le rôle éminent qu'elles ont exercé dans l'histoire sociale, politique et culturelle des communautés du Haut-Doubs sous le Second Empire et aux débuts de la Troisième République.
Ces sociétés de musique sont souvent le seul lieu de renconte qui favorise la vie sociale du village, hormis la mairie et l'église, elles sont introduites au début du XIXe siècle par les conscrits des armées napoléoniennes et ranimées sous Louis Philippe, dans les années 1830, par l'organisation de la garde nationale. Elles se développent avec le soutien moral et financier des municipalités et de l'Eglise qui y voient un dérivatif utile pour la jeunesse et elles correspondent aussi à un véritable besoin, se répandant dans toutes les communes de la région entre 1863 et 1876.
Les autorités les soutiennent et les subventionnent avant tout parce qu'elles ont une fonction éminemment morale et détournent les jeunes gens du cabaret. Mais Vincent Petit souligne que le phénomène s'inscrit dans une sociabilité beaucoup plus vaste que l'on retrouve dans les communautés rurales, dans les fruitières ou les communaux par exemple. Ces sociétés permettent aux jeunes gens de se retrouver, de sortir de l'isolement créé par l'habitat dispersé, de rompre la monotonie des travaux et des jours. A l'origine, le recrutement s'effectue surtout auprès de fils d'agriculteurs aisés, car l'achat de l'instrument ou de l'uniforme est onéreux. Ces sociétés vont progressivement s'ouvrir au monde horloger et deviennent ainsi un corollaire à l'industrialisation du pays.
L'auteur décrit comment de véritables réseaux associatifs se tissent ainsi à travers tout le Haut-Doubs, avec les réunions dans les granges et les cours des fermes, les répétitions et les concours, les concerts sur la place publique, les rivalités entre les communautés. Imprégnées de discipline militaire, ces sociétés possèdent leurs uniformes et leurs rites réglementaires. Elles défilent lors des processions religieuses, sont présentes les jours de fête mais, comme le souligne Vincent Petit, elles ne sont pas des lieux de liberté et de création. Leur espace est soigneusement délimité par les autorités, qu'elles soient laïques ou religieuses, qui ne tolèrent ni débraillé ni retard ou absence aux répétitions et qui imposent aux musiciens une discipline très stricte. Chaque société doit créer un "esprit de corps", souder la collectivité des jeunes gens, veiller à préserver les bonnes múurs de ses membres.
Aux yeux du clergé elles sont un moyen pour lutter contre "l'affaiblissement de la moralité publique", de lutter contre l'ivrognerie et les effets tant redoutés de l'industrialisation sur la vie simple des ruraux. Nous ne sommes pas loin de la pensée du sociologue Le Play et des descriptions qu'il donne des horlogers de Saint-Imier à la même époque. La musique religieuse qui accompagne les processions a aussi pour mission de freiner l'essor de la laïcité et de détourner les fidèles des idées républicaines.
Car ces sociétés s'inscrivent aussi dans une histoire et subissent les influences d'une société qui s'industrialise et se laïcise sous la Troisième République, une société qui se transforme par la mise en place de la réforme scolaire de Jules Ferry. la diffusion du credo républicain: la fête du 14 juillet et la Marseillaise. Déjà ce qu'on appelait la philharmonique était devenue la fanfare; ce glissement sémantique montre que le répertoire a évolué et que le pays, de rural et catholique qu'il était, est devenu aussi un pays industriel et laïc. Le Haut-Doubs est alors traversé par des contradictions et des tensions qui se reflètent dans la vie des sociétés musicales. Certains villages et hameaux demeurent conservateurs et ne sont guère touchés par les changements, tandis que dans les centres plus importants comme Charquemont ou Maîche les sociétés musicales connaissent des scissions avec la création de fanfares résolument républicaines, voire socialistes ou syndicalistes. La " Petite Vendée " revit à sa façon la lutte entre chouans et républicains par musiques interposées.
Abondamment documenté et illustré, l'ouvrage de Vincent Petit fait parfois référence à la situation en Suisse et appelle à un dialogue qui ne peut être que fructueux entre historiens des deux côtés de la frontière du Doubs. Nous ne saurions non plus négliger l'importance de la sociabilité et des pratiques culturelles qui s'expriment dans les sociétés de musique, mais également dans les sociétés sportives ou de tir. On sait que celles-ci jouèrent un rôle non négligeable dans la formation de l'esprit révolutionnaire avant 1848 (1) et qu'elles contribuèrent par la suite à affermir l'esprit républicain. Quelle fut l'influence réelle de l'idéologie républicaine neuchâteloise sur nos voisins français au XIXe siècle? Voilà le thème d'un débat passionnant auquel nous convient les travaux de Vincent Petit.

Jean-Marc BARRELET

(1) Voir par exemple l'étude de David BERGER: Dans la ligne de mire. Pouvoir et sociétés de tir dans la Principauté de Neuchâtel, 1831-1848, Neuchâtel, Institut d'histoire de l'Université de Neuchâtel, mémoire de licence dactylographié, 1988.

¶ début ¶  table 2001 ¶  index des comptes rendus ¶


page d'accueil