|
Vincent PETIT,
La clef des champs. Les sociétés musicales du Haut-Doubs
horloger au XIXe siècle. Regards sur le Haut-Doubs, coll. "Terroir",
Fournet-Blancheroche, 1996, 115 pages.
Introduite par une préface de Maurice Agulhon,
la monographie de Vincent Petit, construite comme une partition musicale,
mérite d'être signalée à nos lecteurs, car elle
nous concerne à plus d'un titre. L'auteur ne s'attache pas seulement
à décrire la vie des sociétés de musique, mais,
en histoire de la "sociabilité au village", il montre fort bien
le rôle éminent qu'elles ont exercé dans l'histoire
sociale, politique et culturelle des communautés du Haut-Doubs sous
le Second Empire et aux débuts de la Troisième République.
Ces sociétés de musique sont souvent
le seul lieu de renconte qui favorise la vie sociale du village, hormis
la mairie et l'église, elles sont introduites au début du
XIXe siècle par les conscrits des armées napoléoniennes
et ranimées sous Louis Philippe, dans les années 1830, par
l'organisation de la garde nationale. Elles se développent avec
le soutien moral et financier des municipalités et de l'Eglise qui
y voient un dérivatif utile pour la jeunesse et elles correspondent
aussi à un véritable besoin, se répandant dans toutes
les communes de la région entre 1863 et 1876.
Les autorités les soutiennent et les subventionnent
avant tout parce qu'elles ont une fonction éminemment morale et
détournent les jeunes gens du cabaret. Mais Vincent Petit souligne
que le phénomène s'inscrit dans une sociabilité beaucoup
plus vaste que l'on retrouve dans les communautés rurales, dans
les fruitières ou les communaux par exemple. Ces sociétés
permettent aux jeunes gens de se retrouver, de sortir de l'isolement créé
par l'habitat dispersé, de rompre la monotonie des travaux et des
jours. A l'origine, le recrutement s'effectue surtout auprès de
fils d'agriculteurs aisés, car l'achat de l'instrument ou de l'uniforme
est onéreux. Ces sociétés vont progressivement s'ouvrir
au monde horloger et deviennent ainsi un corollaire à l'industrialisation
du pays.
L'auteur décrit comment de véritables
réseaux associatifs se tissent ainsi à travers tout le Haut-Doubs,
avec les réunions dans les granges et les cours des fermes, les
répétitions et les concours, les concerts sur la place publique,
les rivalités entre les communautés. Imprégnées
de discipline militaire, ces sociétés possèdent leurs
uniformes et leurs rites réglementaires. Elles défilent lors
des processions religieuses, sont présentes les jours de fête
mais, comme le souligne Vincent Petit, elles ne sont pas des lieux de liberté
et de création. Leur espace est soigneusement délimité
par les autorités, qu'elles soient laïques ou religieuses,
qui ne tolèrent ni débraillé ni retard ou absence
aux répétitions et qui imposent aux musiciens une discipline
très stricte. Chaque société doit créer un
"esprit de corps", souder la collectivité des jeunes gens, veiller
à préserver les bonnes múurs de ses membres.
Aux yeux du clergé elles sont un moyen
pour lutter contre "l'affaiblissement de la moralité publique",
de lutter contre l'ivrognerie et les effets tant redoutés de l'industrialisation
sur la vie simple des ruraux. Nous ne sommes pas loin de la pensée
du sociologue Le Play et des descriptions qu'il donne des horlogers de
Saint-Imier à la même époque. La musique religieuse
qui accompagne les processions a aussi pour mission de freiner l'essor
de la laïcité et de détourner les fidèles des
idées républicaines.
Car ces sociétés s'inscrivent aussi
dans une histoire et subissent les influences d'une société
qui s'industrialise et se laïcise sous la Troisième République,
une société qui se transforme par la mise en place de la
réforme scolaire de Jules Ferry. la diffusion du credo républicain:
la fête du 14 juillet et la Marseillaise. Déjà ce qu'on
appelait la philharmonique était devenue la fanfare; ce glissement
sémantique montre que le répertoire a évolué
et que le pays, de rural et catholique qu'il était, est devenu aussi
un pays industriel et laïc. Le Haut-Doubs est alors traversé
par des contradictions et des tensions qui se reflètent dans la
vie des sociétés musicales. Certains villages et hameaux
demeurent conservateurs et ne sont guère touchés par les
changements, tandis que dans les centres plus importants comme Charquemont
ou Maîche les sociétés musicales connaissent des scissions
avec la création de fanfares résolument républicaines,
voire socialistes ou syndicalistes. La " Petite Vendée " revit à
sa façon la lutte entre chouans et républicains par musiques
interposées.
Abondamment documenté et illustré,
l'ouvrage de Vincent Petit fait parfois référence à
la situation en Suisse et appelle à un dialogue qui ne peut être
que fructueux entre historiens des deux côtés de la frontière
du Doubs. Nous ne saurions non plus négliger l'importance de la
sociabilité et des pratiques culturelles qui s'expriment dans les
sociétés de musique, mais également dans les sociétés
sportives ou de tir. On sait que celles-ci jouèrent un rôle
non négligeable dans la formation de l'esprit révolutionnaire
avant 1848 (1) et qu'elles contribuèrent par la suite à affermir
l'esprit républicain. Quelle fut l'influence réelle de l'idéologie
républicaine neuchâteloise sur nos voisins français
au XIXe siècle? Voilà le thème d'un débat passionnant
auquel nous convient les travaux de Vincent Petit.
(1) Voir par exemple l'étude de
David BERGER: Dans la ligne de mire. Pouvoir et sociétés
de tir dans la Principauté de Neuchâtel, 1831-1848, Neuchâtel,
Institut d'histoire de l'Université de Neuchâtel, mémoire
de licence dactylographié, 1988.
|