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Dans une préface éclairante, Mme
Claire Andrieu souligne qu'un homme, Albert Béguin, la société
suisse relativement à l'abri, des auteurs français muselés
et un public ont permis la naissance des Cahiers du Rhône. Pour
les générations nouvelles, M. Cariguel note qu'en fait de
revue, il s'agit plutôt de fascicules. Les couleurs bleue, blanche
et rouge des trois séries juxtaposées parlaient d'elles-mêmes.
Il s'agissait de neutraliser l'interdiction de la revue Esprit en
France, et de faire survivre les idées personnalistes; rien n'empêchait
de faire úuvre originale. L'auteur a étudié les 61 cahiers
publiés entre 1942 et 1945. La première partie au titre significatif
" Un parcours du combattant semé d'embûches " présente
essentiellement la genèse de la publication, le trio rédactionnel
Béguin- Hauser-Anthonioz, les aspects techniques de l'entreprise,
le tâtillon contrôle helvétique, la recherche de l'équilibre
financier, l'intervention des censeurs, une diffusion à la fois
légale et clandestine, enfin les réactions de critiques professionnels.
Analysant les cas de conscience posés aux Suisses, M. Cariguel met
en relief les dires d'Albert Béguin: cette guerre " est de celles
où un chrétien doit prendre parti avec passion " (1943),
puis, en 1946: " tout ce que nous avons pu faire pour que la neutralité
politique ne dégénérât pas en neutralité
morale, il fallait le faire ".
Un cahier de témoignages et d'essais sur
Bergson, publié aux Editions de la Baconnière par Béguin
et Pierre Thévenaz, en juin 1941, puis l'entente entre Béguin
et Stanislas Fumet sont à l'origine des Cahiers du Rhône.
Le
titre dû à Bernard Anthonioz est emprunté au seul grand
fleuve de France qui échappait aux Allemands. Dans la publication
prévue Hermann Hauser, l'éditeur bien connu de la Baconnière,
"pouvait craindre perte et fracas; à ma surprise il ne parut pas
même y songer", relate Béguin qui put jouir de l'"entière
liberté pour le choix des textes et l'esprit de la collection".
Anthonioz, un étudiant français habitant à Genève
et ancien élève de Béguin, devint secrétaire
de rédaction, sans pouvoir intervenir sur le choix des textes. Dans
le corpus de ceux-ci qu'il classifie, M. Cariguel constate la quasi-absence
des romans et du théâtre, la prédominance de la poésie,
de la mystique et des essais. Il donne des précisions sur la fabrication,
la périodicité, le tirage et les exaspérantes ratiocinations
de l'administration helvétique, relatives au caractère de
périodique ou de livres des Cahiers. A cela s'ajoutaient
les problèmes d'argent, de clearing et d'honoraires qui ne mirent
toutefois jamais la collection en danger. Une déclaration floue
d'Albert Béguin permit à la revue de ne pas être entravée
par trois (!) instances de la censure suisse. Côté français,
certains censeurs d'Annemasse se montrèrent compréhensifs,
quitte à refuser des visas ou à imposer des coupures, par
précaution. Quant à la diffusion en France, l'auteur détaille
la partie qui se jouait entre les aléas de la voie légale,
le rôle des libraires et une structure clandestine aux multiples
aspects. Le public se rangeait "de l'inconditionnel de poésie au
lecteur touché par la veine spirituelle de la collection"; celle-ci
atteignit aussi des curieux qui contribuèrent au succès moral
et commercial des Cahiers. Par l'entremise de son chef de cabinet
civil, responsable d'un curieux contre-sens, le maréchal Pétain
se fit inscrire pour cinq souscriptions d'honneur à la revue, en
décembre 1942!
Dès le début de la seconde partie,
M. Cariguel établit que les Cahiers "ne sont pas le porte-parole
d'une littérature engagée ", mais bien " un mode d'accès
au génie culturel de la France", avec un côté scolaire;
le titre rappelait, bien entendu, les Cahiers de la quinzaine de
Péguy. En quelques paragraphes établissant le profil des
auteurs souvent marqués par le catholicisme, M. Cariguel, qui ne
cache pas la lourdeur " un tantinet fumeuse " de Béguin, se demande
si les textes publiés étaient accessibles à tous,
puis: " comment résiste-t-on avec un stylo? " Il distingue, par
des exemples choisis la sollicitation de textes anciens, les procédés
stylistiques, les figures rhétoriques, des allusions symboliques,
des périphrases, les titres évocateurs, des actualisations,
voire la lecture à plusieurs niveaux. Un " ton sérieux et
solennel domine"; il excluait " l'arme ironique employée par Esprit".
Abordant les " limites de la résistance littéraire " issue
du passé culturel de la France, l'auteur distingue le lyrisme de
l'exil et la solitude des poètes prisonniers qui ont besoin de réconfort.
On se disputait les symboles, par exemple Jeanne d'Arc; parfois des passages
des cahiers bleus "subissent une récupération vichyste".
La faute en est aux thèmes à la mode: quelques phrases sorties
de leur contexte deviennent "un label récupérable". Béguin
a aussi "manqué de recul pour apprécier le poids des mots
et le choc des phrases". Sans pouvoir entrer ici dans le détail
de la démonstration, M. Cariguel estime que les Cahiers se
bornent à une réflexion "dont le but est non pas d'engager
le lecteur, mais de l'orienter". De fait, "la bonne parole politique des
Cahiers
du Rhône (...) sent le cours magistral d'amphithéâtre",
belle expression pour qui a entendu Béguin, professeur à
l'Université de Bâle. Il faudrait citer tout le dernier paragraphe
du chapitre XI disant entre autres, que l'univers de Béguin "semble
conditionné par un "humanisme intégral" du début à
la fin de son diagnostic". En conclusion, M. Cariguel voit une convergence
unique et exceptionnelle dans l'aventure des Cahiers qui ont " décliné
la France". Ils ont sauvegardé le patrimoine littéraire et
aussi le langage menacé par des instruments de domination totalitaire.
Bref, nous tenons là une synthèse relative à une période
déterminée des Cahiers. Dans cette présentation
alerte et nuancée, le critique est toujours en éveil. Excellent
travail universitaire, il explore les différents aspects existentiels
de la revue. Une concision de bon aloi a permis d'éviter une pesante
exhaustivité.
Jean COURVOISIER
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