RHN 2001, 3 : Bibliographie

Olivier CARIGUEL, Les Cahiers du Rhône dans la guerre (1941-1945): La Résistance du "Glaive et de L'Esprit". Fribourg, 1999, 191 pages.

Dans une préface éclairante, Mme Claire Andrieu souligne qu'un homme, Albert Béguin, la société suisse relativement à l'abri, des auteurs français muselés et un public ont permis la naissance des Cahiers du Rhône. Pour les générations nouvelles, M. Cariguel note qu'en fait de revue, il s'agit plutôt de fascicules. Les couleurs bleue, blanche et rouge des trois séries juxtaposées parlaient d'elles-mêmes. Il s'agissait de neutraliser l'interdiction de la revue Esprit en France, et de faire survivre les idées personnalistes; rien n'empêchait de faire úuvre originale. L'auteur a étudié les 61 cahiers publiés entre 1942 et 1945. La première partie au titre significatif " Un parcours du combattant semé d'embûches " présente essentiellement la genèse de la publication, le trio rédactionnel Béguin- Hauser-Anthonioz, les aspects techniques de l'entreprise, le tâtillon contrôle helvétique, la recherche de l'équilibre financier, l'intervention des censeurs, une diffusion à la fois légale et clandestine, enfin les réactions de critiques professionnels. Analysant les cas de conscience posés aux Suisses, M. Cariguel met en relief les dires d'Albert Béguin: cette guerre " est de celles où un chrétien doit prendre parti avec passion " (1943), puis, en 1946: " tout ce que nous avons pu faire pour que la neutralité politique ne dégénérât pas en neutralité morale, il fallait le faire ".
Un cahier de témoignages et d'essais sur Bergson, publié aux Editions de la Baconnière par Béguin et Pierre Thévenaz, en juin 1941, puis l'entente entre Béguin et Stanislas Fumet sont à l'origine des Cahiers du Rhône. Le titre dû à Bernard Anthonioz est emprunté au seul grand fleuve de France qui échappait aux Allemands. Dans la publication prévue Hermann Hauser, l'éditeur bien connu de la Baconnière, "pouvait craindre perte et fracas; à ma surprise il ne parut pas même y songer", relate Béguin qui put jouir de l'"entière liberté pour le choix des textes et l'esprit de la collection". Anthonioz, un étudiant français habitant à Genève et ancien élève de Béguin, devint secrétaire de rédaction, sans pouvoir intervenir sur le choix des textes. Dans le corpus de ceux-ci qu'il classifie, M. Cariguel constate la quasi-absence des romans et du théâtre, la prédominance de la poésie, de la mystique et des essais. Il donne des précisions sur la fabrication, la périodicité, le tirage et les exaspérantes ratiocinations de l'administration helvétique, relatives au caractère de périodique ou de livres des Cahiers. A cela s'ajoutaient les problèmes d'argent, de clearing et d'honoraires qui ne mirent toutefois jamais la collection en danger. Une déclaration floue d'Albert Béguin permit à la revue de ne pas être entravée par trois (!) instances de la censure suisse. Côté français, certains censeurs d'Annemasse se montrèrent compréhensifs, quitte à refuser des visas ou à imposer des coupures, par précaution. Quant à la diffusion en France, l'auteur détaille la partie qui se jouait entre les aléas de la voie légale, le rôle des libraires et une structure clandestine aux multiples aspects. Le public se rangeait "de l'inconditionnel de poésie au lecteur touché par la veine spirituelle de la collection"; celle-ci atteignit aussi des curieux qui contribuèrent au succès moral et commercial des Cahiers. Par l'entremise de son chef de cabinet civil, responsable d'un curieux contre-sens, le maréchal Pétain se fit inscrire pour cinq souscriptions d'honneur à la revue, en décembre 1942!
Dès le début de la seconde partie, M. Cariguel établit que les Cahiers "ne sont pas le porte-parole d'une littérature engagée ", mais bien " un mode d'accès au génie culturel de la France", avec un côté scolaire; le titre rappelait, bien entendu, les Cahiers de la quinzaine de Péguy. En quelques paragraphes établissant le profil des auteurs souvent marqués par le catholicisme, M. Cariguel, qui ne cache pas la lourdeur " un tantinet fumeuse " de Béguin, se demande si les textes publiés étaient accessibles à tous, puis: " comment résiste-t-on avec un stylo? " Il distingue, par des exemples choisis la sollicitation de textes anciens, les procédés stylistiques, les figures rhétoriques, des allusions symboliques, des périphrases, les titres évocateurs, des actualisations, voire la lecture à plusieurs niveaux. Un " ton sérieux et solennel domine"; il excluait " l'arme ironique employée par Esprit". Abordant les " limites de la résistance littéraire " issue du passé culturel de la France, l'auteur distingue le lyrisme de l'exil et la solitude des poètes prisonniers qui ont besoin de réconfort. On se disputait les symboles, par exemple Jeanne d'Arc; parfois des passages des cahiers bleus "subissent une récupération vichyste". La faute en est aux thèmes à la mode: quelques phrases sorties de leur contexte deviennent "un label récupérable". Béguin a aussi "manqué de recul pour apprécier le poids des mots et le choc des phrases". Sans pouvoir entrer ici dans le détail de la démonstration, M. Cariguel estime que les Cahiers se bornent à une réflexion "dont le but est non pas d'engager le lecteur, mais de l'orienter". De fait, "la bonne parole politique des Cahiers du Rhône (...) sent le cours magistral d'amphithéâtre", belle expression pour qui a entendu Béguin, professeur à l'Université de Bâle. Il faudrait citer tout le dernier paragraphe du chapitre XI disant entre autres, que l'univers de Béguin "semble conditionné par un "humanisme intégral" du début à la fin de son diagnostic". En conclusion, M. Cariguel voit une convergence unique et exceptionnelle dans l'aventure des Cahiers qui ont " décliné la France". Ils ont sauvegardé le patrimoine littéraire et aussi le langage menacé par des instruments de domination totalitaire. Bref, nous tenons là une synthèse relative à une période déterminée des Cahiers. Dans cette présentation alerte et nuancée, le critique est toujours en éveil. Excellent travail universitaire, il explore les différents aspects existentiels de la revue. Une concision de bon aloi a permis d'éviter une pesante exhaustivité.

Jean COURVOISIER
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